carnet_1_1914

Carnets de Guerre 1914 de Henri Ernest NEUMANN
né à Paris le 15 juillet 1868. Classe 1888

 


Agé de 46 ans, suite à son ordre de mobilisation, il est incorporé à la 22e Section de Commis et d’Ouvriers militaires d’Administration (COA)
du 4 août 1914 au 8 mars 1915.

Henri Ernest a rédigé chaque jour, sur deux petits carnets, les détails de ses journées de militaire.
Le premier carnet couvre la période du 4 août au 29 septembre 1914 à Versailles,
le second du 23 décembre 1914 au 5 mars 1915 à Dunkerque

 

4 août 1914, je reçois mon ordre de mobilisation et me rends à Versailles à la 24e Section d’Administration, Caserne d’Anjou. N’étant pas habillé en militaire, je retourne à Chelles voir ma famille.
5 août : Rentré à Versailles, je me fais habiller et retourne le soir à Chelles voir ma famille.
6 août : Rentré à Versailles. Rassemblement à la caserne Limoges le matin par profession. L’après-midi même rassemblement. Rien à faire d’autre dans l’intervalle. Je vais à Chelles voir ma famille.
8 août : Rentré à Versailles. Divers rassemblements. Rien à faire
9 août : Divers rassemblements. On forme des détachements pour Vincennes. Je vais me coucher avec mon collègue Leitz au château de Mr Fontaine 1 Butte de Picardie. J’assiste au départ d’Artillerie, du Génie pour la frontière. C’est à la fois émouvant et impressionnant.
10 août : Divers rassemblements à 7 heures le matin et l’après-midi, formation de divers détachements, pour Vincennes, Gray. Départ également de nombreuses troupes pour la frontière. Je déjeune avec mes collègues Fayet, Poupée, Leitz, 7 rue des Bourbonnais chez Mme Dumont.
11 août : Rassemblement à 7 H et 10 H. Rien à faire de la journée. Le temps semble long.
12 août : Même journée. Rien à faire. Déjeuner et dîner 7 rue des Bourbonnais. Coucher au château.
13 août : Même journée. Je vais avec mon collègue Fayet à Villacoublay où je fais connaissance de l’aviateur Robillot, qui doit m’envoyer un trèfle à 4 feuilles. Je pars ensuite pour Chelles par la gare de Vélizy.
14 août : Rentré à Versailles je me fais embaucher au cadre pour travailler aux affectations. J’y fais connaissance de Mr Rollin conseiller municipal de Paris.
15 août : Coordination du travail des affectations. Mr Rollin, le Maréchal soldat de 2e classe dirige le travail.
16 août : Même journée, le soir j’assite au départ des Dragons pour la frontière.
17 août : Même travail le matin, à 1 heure je rencontre Léontine et René dans la rue des Tournelles. Je passe l’après-midi avec eux. Je demande la permission d’aller les conduire à Paris au Commandant de la Section qui me la refuse.
18 août : Continuation du travail des affectations.
19 août : Je suis relevé de mes fonctions sans en être prévenu. Je dois me rendre à la caserne Limoges. J’assiste aux rassemblements. Rien à faire.
20 août : Rien à faire. Le soir nous allons avec Fayet et Leitz à la gare des Matelots voir un de ses amis affecté à la garde des voies de chemin de fer.
21 août : Au rassemblement on demande 4 sergents et 8 caporaux pour la manutention. Je me fais inscrire avec Fayet. Le matin on me désigne pour Juvisy avec 2 caporaux. Le soir changement. Je reste à la manutention pour remplacer le sergent Renon en cas de besoin.
22 août : Je prends mon service à la manutention. Pas grand-chose à faire. Je fais connaissance de Mr Thiriet, mon officier. C’est un ami de Mr Pourcelle. Je sollicite un laisser-passer pour aller à Chelles, qui m’est accordé. Je pars à 3H19 par Saint-Lazare. Arrivée à Chelles vers 7 H. Surprise de toute la famille. J’y vois Sophie et Anna.
23 août : Journée passée à Chelles en famille, agréablement. Visite au cimetière de la tombe de Marie avec Geneviève et Léon.
24 août : Rentrée à Versailles à 8H. Je me rends à la manutention. Au mess je revois mes collègues. Pas grand-chose à faire. Les nouvelles ne sont pas très rassurantes du coté de Lunéville qui est occupé par les allemands. En Belgique également les nouvelles ne sont pas merveilleuses. La grande bataille se déroule sans que nous ayons d’autres renseignements quoique les nouvelles du soir nous paraissent meilleures. A la caserne Limoges il y a concert, malgré ces nouvelles.
25 août : Les journaux nous donnent des nouvelles plutôt mauvaises. Les allemands ont eu le dessus dans la bataille de Charleroi. Nous n’avons pas réussi dans notre offensive et devons rester sur la défensive. Les Uhlans
(cavaliers germaniques armés d’une lance) ont été aperçus entre Roubaix et Tourcoing. Deux Cie du Génie sont parties hier, d’autres vont encore partir. Dans la journée je n’ai pas grand-chose à faire à la manutention.  Déjeuner et diner au mess comme tous les jours. Le soir coucher au château. Le jardinier Gustin raconte qu’il a vu un capitaine blessé de la 101e d’Inf. qui lui aurait dit que le régiment aurait été décimé. Les morts sur le champ de bataille ne tombaient plus et restaient debout tellement ils étaient nombreux. Trois trains de blessés sont passés à la gare des Chantiers. J’ai vu en ville deux blessés qu’on ramenait chez eux en voiture, un trompette de Carrossiers et un adjudant du 27e Dragons, blessé au pied.
26 août : Le matin, les journaux nous donnent de meilleures nouvelles. Nos troupes reprennent l’offensive et vont tenter à nouveau de battre les allemands. Nous évacuons Mulhouse pour nous permettre de donner notre effort sur le Nord et du coté de Nancy et Lunéville. Dans la bataille de Charleroi, le prince Aldebert, oncle du Kaiser a été tué. Hier on ne voyait que des gens ayant la figure décomposée, aujourd’hui on renait en espérant que nos troupes dans la 2e bataille qui bat son plein aient le dessus. Pendant la journée le ciel est sillonné d’aéroplanes. On doit explorer le ciel pour le cas d’invasion. On prépare le camp retranché de Paris, les forts sont mis en état de défense, dans les brasseries ont rempli les cuves de viande qu’on sale. Espérons que toutes ces mesures seront inutiles, mais elles sont nécessaires. J’ai assisté aujourd’hui au retour de chevaux blessés du 27e Dragons. Les pauvres bêtes avaient surtout été blessées par les selles. Elles paraissaient fatiguées. Deux chevaux allemands étaient avec. Les journaux du soir ne donnent aucune nouvelle.
27 août : Les journaux du matin ne sont pas encore rassurants. Nos troupes dans le Nord se replient. Dans l’Est on ne nous communique aucun résultat. Le ministère est remanié. Tous les chefs de parti en sont membres. Jusqu’à Jules Guesde, ministre sans ministère. Le général Galliéni est nommé Gouverneur de Paris, le général Michel restant en sous-ordre, pourquoi ?
Aujourd’hui à Versailles deux compagnies du 5e Génie reviennent de Carignan près de Raucourt, elles ont vu le 17e Corps battre en retraite. Elles repartent ce soir, pourquoi faire ce voyage pour repartir aussitôt ? Je viens d’apercevoir Me Thalamas, un être hideux à voir.  Elle est avocate et plaide pour rien parait-il. Ne recevant pas de lettre de chez moi, depuis lundi, je n’écris plus. On m’annonce que Lille serait évacué par les troupes françaises, est-ce vrai ?
28 août : Les journaux ne donnent pas encore de grandes nouvelles. Longwy a été prise par les allemands après 24 jours de siège. Dans le Nord, situation imprécise, les journaux ne disent rien.
La vie est de plus en plus monotone. Presque rien à faire. Avec cela pas de nouvelle de chez moi. Aussi j’ai décidé de ne plus écrire. Au bout de 25 jours je suis presque oublié. Cela va vite. Enfin qu’importe, qui vivra verra. Des nouvelles apportées par un sous-off du 120e d’Infanterie revenant de Péronne nous annonce que les allemands auraient incendié Roubaix. Ils font marcher les femmes et les enfants devant eux et coupent aux prisonniers la main droite. Toutes les troupes d’Alsace sont revenues sur le Nord. Il paraitrait que les allemands sont coupés en deux. Es-ce vrai, en tous les cas ils sont en France et pour les chasser ce sera dur.
29 août : Les nouvelles ne sont toujours pas bonnes. Les allemands sont dans la Somme. Qu’ont donc fait les troupes françaises dans le Nord. On met le camp retranché de Paris en état pour le cas où les troupes allemandes assiègeraient Paris. Nous revoila aux malheureux jours de 1870. Quand donc ce cauchemar finira-t-il ? Je sollicite une permission pour aller dans ma famille. Mr Thiriet a reçu l’ordre de l’officier ppal de ne plus délivrer de laisser-passer. Un ordre de la Place interdit aux militaires de quitter la garnison, sauf pour raison de service. Ma permission est donc refusée. Je revois l’officier ppal dans l’après-midi pour lui présenter mon livret avec mes notes professionnelles car on a besoin d’officier d’Administration de 3e classe
30 août : Les nouvelles données par les journaux sont de plus en plus mauvaises. Je me demande de quoi demain sera fait. J’écris à Léontine de rentrer à Paris chez Sophie et Anna. Je crois que ce sera plus prudent. Le pourra-t ’elle encore ? il paraitrait que trois généraux seraient en prison (d’Amade, Perrin et un troisième dont on ignore le nom). L’un aurait mal interprété un ordre demandant l’envoi de 150 000 hommes sur un endroit, les autres, mauvaise interprétation de dépêches, cause de notre défaite dans le Nord. 5 000 sectionnaires du Nord ont été, parait-il, évacués dans le midi. Il paraitrait que le général Perrin aurait été fusillé. Est-ce vrai ? On m’annonce aussi que 60 000 allemands auraient été faits prisonniers. Ce n’est pas encore confirmé à 4 heures. Le sera-ce ?
31 août : Toujours aucune nouvelle rassurante dans les journaux. Un caporal infirmier qui revient de Rouen, nous confirme que les allemands seraient coupés, il aurait vu des soldats anglais qui revenaient de Péronne qui le lui aurait confirmé. Espérons donc. Il nous raconte que deux Sénégalais blessés avaient rapporté dans leurs musettes, le premier une tête d’Allemand, le second 30 oreilles d’Allemands et ne voulaient pas s’en défaire. On leur retirera cela quand ils dormiront. Des trains de blessés passent toujours à Versailles. Il est vraiment malheureux de voir ces gens qui ont lutté pour une bonne cause et reviennent ainsi. Les ordres deviennent de plus en plus sévères, des patrouilles et des fonctionnaires entourent la ville de laquelle on ne peut sortir ou entrer sans se faire connaitre. Aussi à partir d’aujourd’hui je décide de coucher à la Manutention. D’après les bruits qui courent la Section serait évacuée dans le Centre ou le Midi de la France. On garnit les forts en prévision du Siège. Espérons que l’on n’arrive pas jusque-là. Le 5e Génie part dans les 48 heures pour Vierzon, Poitiers et Angoulême.
1er sept. : Les nouvelles sont plus rassurantes, les allemands n’ont que très peu avancé ; mais enfin ils avancent. On se prépare en cas d’investissement. Hier soir on m’a dit que le gouvernement allait se transférer à Bordeaux, que toutes les banques avaient déjà transféré leurs finances dans cette ville. Un capitaine du Génie, avant-hier, est parti dans la direction de Compiègne pour miner des ponts. Affaire de prudence, il est vrai, mais cela n’empêche que les allemands sont tout près de Compiègne, s’ils n’y sont pas encore. On me rapporte par des belges revenant que Charleroi n’existerait plus, mais que les allemands qui y étaient auraient tous été massacrés. Ils faisaient, parait-il, des barricades avec leurs morts. Il parait aussi que 30 à 40 000 allemands se trouveraient dans un bois et ne veulent plus en sortir. On aurait pris le parti de mettre le feu à la forêt pour les prendre. Les armées allemandes seraient donc coupées en plusieurs tronçons qu’il faudra détruire ce que l’on pourra faire plus facilement qu’en masse. 35 000 hommes environ viennent d’arriver à Bièvres pour marcher probablement en avant.
2 sept. : Les nouvelles ne sont toujours pas fameuses. On recule sur différents points. On continue à se préparer au Siège de Paris qui est, peut-être, improbable ; mais on prend les précautions et on a raison. Du coté de Compiègne on est en train de se battre. Je pars avec une automobile militaire pour Paris. En traversant Chatou, les rues sont déjà barricadées.
3 sept. : Nouvelles stationnaires. Je crois qu’on recule encore. Le gouvernement va se transférer à Bordeaux. Tous les services financiers, la Banque de France, etc. se transfèrent à Bordeaux.
Deux Taube (avions) allemands ont encore fait un tour au-dessus de Paris. Ils auraient été chassés par nos avions mitrailleuses à Chelles et à Champigny.
Je vais voir Léontine à Paris où je me rends aves l’auto, j’y déjeune. L’automobile n’étant pas réparée nous rentrons par le chemin de fer de Paris-Invalides à Versailles. Nous mettons 4 heures, c’est désespérant. Enfin je rentre à 7H 1/2.
4 sept. : Rien de saillant, les journaux ne disent pas où sont les allemands. Du coté de Meaux, m’a-t-on dit ou Evreux. J’ai assisté au passage de paysans qui évacuent. C’est à la fois curieux et triste. On voit des voitures chargées de toutes sortes de choses, de poules, de canards ; quelque fois des vaches sont attachées aux voitures, sur tout cela des femmes âgées, des enfants, des enfants sont perchés. Et tout cela s’en va lentement vers des régions plus tranquilles. Je vais encore à Paris, je fais 4 maisons pour trouver des mèches pour lampes à huile. Je perds 2 heures pour cela et ne puis pas voir les miens. Je rejoins l’automobile à 5H à Grenelle, de là nous partons aux Magasins Généraux du Pont de Flandre chercher du sucre ? Nous dinons par réquisition au diner de Paris. Bien reçus par le patron, café, etc. Nous rentrons à Versailles, il est 8H 1/2.
5 sept. : Les journaux ne disent pas grand-chose ; mais il semble que la situation serait meilleure et que du coté de Compiègne les allemands auraient été battus. Je vais à Paris acheter des mèches. J’en profite pour aller voir Léontine, je déjeune avec elle et vais chercher mes mèches. Je rentre à 5H1/2, personne, elle est sortie disant aller se promener. C’est de la blague. Enfin elle rentre à 6H 1/4, elle était allée tout simplement chez les parents au lieu de m’attendre sachant que j’allais entrer. C’est à se demander si mes visites font plaisir. Avec mes hémorroïdes je passe une mauvaise nuit, je dors à peine.
6 sept. : Je rentre à Versailles par le train de 6H ¼ aux Invalides, arrivée gare des Chantiers à 8H 10. Cette gare est curieuse actuellement, ce ne sont qu’infirmiers et infirmières qui attendent les trains de blessés. Les nouvelles ce matin ne sont pas trop mauvaises, les allemands ne sont pas encore sur Paris. Ils tournent du coté sud-est, le Siège de Paris est donc retardé. Espérons encore, tout n’est pas perdu.
7 sept. : Les nouvelles sont meilleures, le Siège de Paris est tout au moins retardé, s’il n’est pas complètement supprimé. J’apprends ce soir que la Section va être avancée sur Poitiers. Seuls le Cadre et la portion mobile partiront. La Manutention et les différents services et Intendance restent encore à Versailles. Je vais ce soir rendre visite au château que j’ai habité longtemps avec mon collègue Leize. Mme Rety et ses parents sont partis depuis 2 jours sur l’ordre des patrons. Seuls restent Mr Gustin et sa famille au château.
8 sept. : La bataille est engagée depuis Meaux jusqu’à Verdun. Cela durera plusieurs jours. Espérons que les troupes alliées auront la victoire car, de la dépendra l’avenir. Il parait que des Cosaques seraient arrivés en France pour nous prêter main forte. La partie s’engage bien et je crois que nous aurons enfin le succès. Suivant un collègue dont la femme loge un officier d’Etat-Major du Général Joffre, les armées alliées, sous peu, étonneront la France et le monde. Paroles réconfortantes.
9 sept. : Les nouvelles sont meilleures. Les allemands ont été repoussés sur presque toute la ligne de Meaux à Verdun. Espérons donc avoir bientôt une solution car le temps commence à sembler long. J’ai reçu de Léontine une lettre dans laquelle elle me dit que les anglais occuperaient Chelles en réserve pour Meaux, car les allemands sont à Meaux. J’ai reçu des cartes des Gensbittel, Blanche Néploz, Valérie Pagès.
10 sept. : Les nouvelles sont meilleures. Les troupes allemandes ont été repoussées dans la région de Meaux (notre pays) d’environ 40 kilomètres. Espérons que cet avantage continuera et que cet affreux cauchemar finira bientôt.
11 sept. : Les allemands reculent toujours et je crois que nous commençons à prendre l’offensive. Si cela continu nous auront le succès, mais ce sera long. Mon camarade Fayet ayant obtenu 30 jours de convalescence, je décide de coucher chez Mme Dumont 7 rue des Bourdonnais. J’ai une très belle chambre et y suis bien couché.
12 sept. : Le succès des troupes franco-anglaises est confirmé par les journaux. Les allemands battent en retraite, sauf sur l’aile droite où rien de nouveau n’est constaté et Versailles, la ville, est de plus en plus morte, des boutiques ferment tous les jours, les gens étant mobilisés. Je suis donc tranquille à Versailles ; mais je souffre toujours de mes hémorroïdes. Je me soigne et pense que cela ira bientôt mieux.
13 sept. : Les allemands reculent toujours. Ils sont, pour ainsi dire, en déroute. Ils ont déjà reculé de 100 km. Un aviateur qui a été en aéro à Nanteuil-le-Haudouin nous raconte que l’aspect du champ de bataille est épouvantable. Des quantités de morts gisent partout dans les champs et dégagent une odeur pestilentielle. La mairie de Nanteuil est encombrée d’objets, d’armes de toutes sortes provenant des champs de bataille. 
14 sept. : La retraite des allemands continue, ils se retirent sur Péronne, etc. c’est-à-dire par la route par laquelle ils sont venus. Du côté de la Russie, les nouvelles continuent à être bonnes. Les autrichiens sont complètement battus. Je vais à Paris en auto chercher des lanternes, des courroies et du café à Clichy. Je vais voir William, mais il est absent. Je vois Mme William, elle me donne des nouvelles de son gendre qui a eu un bras cassé par un éclat d’obus. Rentrée à 6H à Versailles sans autres incidents.
15 sept. : La retraite des allemands continue on suppose qu’ils vont tenter de se réformer pour livrer une autre bataille. Les allemands sont maintenant à plus de 100 km de Paris, il y a donc plus de crainte, pour le moment du moins, relativement au Siège de Paris. Un colonel anglais et un major sont venus à la Manutention, ils ont des tenues sobres et de couleur kaki, c’est vraiment moins visible que la tenue française. Avec cela presque pas d’insigne dénotant leur grade.
16 sept. : La poursuite des allemands continue, une grande bataille se prépare dans l’Aisne. Elle est peut-être déjà en train à l’heure actuelle. Espérons que les troupes françaises auront le dessus, cela avancera la fin de la guerre sur l’Est. Les allemands ont évacué Lunéville et il n’y en aurait plus en France de ce côté. La discipline à Versailles devient de plus en plus sévère. Après 8Hdu soir il ne faut plus rencontrer personnes dans les rues. Si encore on nous accordait une permission pour aller de temps en temps à Paris.
17 sept. : Les nouvelles de ce matin ne laissent supposer aucun pronostic. Une bataille est en train de battre son plein du coté de Reims. De son résultat dépendra probablement la durée de la guerre. Je retourne l’après-midi à Paris pour acheter des mèches. A la gare il faut, parait-il, que la permission soit visée à la Place. Je m’y rends on se borne simplement à mettre le cachet de la Place sur le laisser-passer. J’arrive avenue de Saint-Mandé à 6H 1/2. Léontine et les enfants ne sont pas là, je n’ai décidément pas de chance. Enfin elle arrive à 7H 1/4. Bon souper et bon gîte !
18 sept. : Je vais, avec René acheter les mèches le matin. Je rends visite en revenant à grand-mère Suzanne. Je rentre déjeuner à midi avenue de Saint-Mandé. Après avoir bien déjeuné, je pars pour Versailles par le train de 3H 26. Un habitant revenant de Compiègne me raconte que le matin le canon tonnait fortement dans la région. L’endroit qu’il habite a été occupé trois fois par les allemands. La première fois les allemands commencent à défoncer les portes à coup de crosses de fusils et se firent servir à boire et à manger. Quand ils partirent ils volèrent le plus de choses possibles et mirent le feu à plusieurs maisons. Un artilleur français nous raconte que nous avons aussi une Artillerie lourde conduite par tracteurs. Le canon s’appelle le 120 long et porte le nom de Bange. Espérons que cette artillerie nous aidera dans le succès.
19 sept. : Les allemands résistent toujours et la bataille dure encore. Le soir on annonce qu’il y aurait un léger fléchissement à l’aile gauche des allemands.
20 sept. : Les allemands continuent à résister ; mais je crois que ce n’est pas pour longtemps. Le fléchissement sur l’aile gauche allemande continue. Je viens d’être nommé adjudant. Je crois que je resterais à Versailles car je suis nommé au titre du Centre principal de Versailles ? 
21 sept. : Les allemands résistent toujours ; mais je crois que ce n’est pas pour longtemps. Aujourd’hui je viens de voir un convoi revenant de la Meurthe-et-Moselle, les troupes du 20e corps revenant de l’Est pour être dirigés vers le Nord. Je pense que c’est pour prendre les allemands par coté. Espérons que cela aura un bon résultat. Le soir réception en mon honneur, j’arrose mes galons. Soirée charmante, j’avais invité Moreno Estreguil, premier prix de tragédie qui nous a récité des poésies et une partie de son morceau de concours. Le chef de Lécluse et le sergent Ritel ont chanté. Mr Lemon, lieutenant était parmi les convives. Mr Perreau-Pradier, député et lieutenant est venu trinquer et me féliciter. Nous avons bu le champagne, café, pousse-café, biscuits, cigares. C’était tout à fait réussi.
22 sept. : Petit à petit, nous avançons dans l’Aisne, mais les allemands résistent toujours. C’est à se demander si ces messieurs ne veulent pas passer l’hiver dans la région où ils se sont fortifiés, mais nous ne les laisserons pas. Je viens de rencontrer une dame avec un petit enfant qui était à la recherche de son mari. Mais il était déjà reparti, il appartenait à un régiment d’Artillerie revenant de la Meurthe-et-Moselle pour repartir dans le Nord. Elle pleurait de ne pas avoir pu voir son mari, ni pu faire embrasser son enfant par son père. Je l’ai consolée comme j’ai pu et pensais à Léontine qui, elle au moins, peut me voir et sais où je suis.
23 sept. :  La situation dans l’Aisne est stationnaire. Les allemands résistent toujours. Je crois que nous arriverons à en avoir raison. Ils ont bombardé la cathédrale de Reims qui est à peu près détruite et est en feu. J’ai vu à la gare des Chantiers un blessé français qui a eu les 2 bras traversés par une balle. Sa femme était obligée de lui donner à manger comme on donne à un enfant car il ne pouvait se servir de ses mains. Cela m’a fait beaucoup de peine, j’en pleurais presque.
24 sept. : La situation dans l’Aisne ne change pas. Quoique les dépêches laissent prévoir le succès des armes françaises et anglaises. Espérons que dans peu de jours nous apprendrons la victoire française. Je trouve le moyen d’aller à Paris chercher des ouvrages militaires. J’en profite pour aller voir Léontine et lui montrer ma nouvelle tenue. Elle est contente, les enfants, Sophie et Anna aussi. Je rends visite à père, mère, Suzanne, Maurice, tout le monde est content de me voir. Je rentre à Versailles à 4H comme le l’avais promis.
25 sept. : Toujours pas de solution dans la bataille de l’Aisne. Attendons. Je viens de recevoir une lettre de Jeanne Roccoruti ; elle n’a toujours pas encore reçu de nouvelles de son mari depuis le 17 août. A Versailles on aperçoit beaucoup de troupes d’Afrique ainsi que des anglais qui ont installé un hôpital ici. C’est curieux de voir ce mélange de races dans Versailles.
26 sept. : On m’annonce que les allemands dans l’Aisne seraient en déroute mais les journaux de ce matin ne donnent pas la confirmation. Pourtant je crois que le succès des armes françaises est certain. Attention. Aujourd’hui seizième anniversaire de mon mariage. J’ai écrit à Léontine hier pour lui dire d’acheter un gâteau à mes frais et lui adresser mes meilleures amitiés.
27 sept. : La confirmation du succès des troupes alliées n’est pas encore officielle, quoiqu’il soit certain que les allemands sont pour ainsi dire battus. Aujourd’hui dimanche, temps splendide. J’en profite pour aller faire un tour vers 4H.
28 sept. : La bataille dans l’Aisne n’est pas encore terminée et pourtant les troupes allemandes et françaises sont face à face. Cette situation ne peut durer et il est probable que la solution est proche. Je suis convoqué à Paris pour chercher mon ordre de service à la 22e Section de C.O.A. J’en profite pour passer la journée en famille. Je reste également coucher pour ne repartir que le lendemain.
29 sept. : Bien rentré à Versailles à 8H 1/4. La bataille de l’Aisne n’est pas encore terminée. Situation stationnaire, à quand le dénouement ?

Fin du carnet de guerre N°1


1914_campagne_1


carnet_2_1914 


Carnets de Guerre 1914

 

Henri Ernest a rédigé chaque jour, sur deux petits carnets,
les détails de ses journées de militaire.


Voici le second du
23 décembre 1914 au 5 mars 1915
à Dunkerque

 

 

 

1er déc. 1914 :  Les nouvelles sont toujours stationnaires, il nous est presque impossible de déloger les allemands. Les permissions sont à nouveaux suspendues. Il sera donc dit qu’étant près des siens on ne pourra les voir de temps en temps.
2 déc. :  Nouvelles semblables, les allemands sont toujours sur leurs positions. On vient de demander la situation nominative des R.A.T. lesquels remplaceraient tous les gens du service armé. Il y a une discussion car les officiers n’utilisent pas les anciens comme ils le devraient. On voit les jeunes gens rayonner autour d’eux pour ne pas partir. Pourtant le devoir de chacun est de servir son pays. Pourquoi ne pas opérer par classe en commençant par les classes les plus jeunes. Il y a une réforme à faire dans l’avenir à ce sujet car certains gradés le croient indispensable dans les emplois de bureaux qui pourraient être avantageusement occupé par des auxiliaires et même par des femmes.
Depuis huit jours je ne reçois aucune lettre ni de chez moi, ni de la famille. C’est désespérant mais c’est ainsi. Rien à faire, permissions supprimées, correspondance non reçue. On est vite oublié, cela apprend à vivre.

Du 30 septembre au 22 décembre, je n’ai pas fait mon journal.

23 déc. : Surprise, je suis désigné pour aller à Dunkerque. Cela ne me sourit guère mais enfin il faut subir son sort. Le comble est que je suis R.A.T. (réserve de l’armée Territoriale) et ne devrais pas partir. Mr Gorin me dore la pilule, me souhaite bonne santé et bonne chance et s’excuse de m’envoyer, n’ayant pas d’autre adjudant sous la main. Je pars à 2H 1/2 pour Paris, je passe au Phénix, porte un paquet à Péri, je me rends ensuite à Latour-Maubourg. J’y complète mon habillement, pantalon bleu, couvre képi bleu. Je vois Léontine avec qui je rentre à Chelles ne partant que le lendemain. Je passe peut-être la dernière soirée et la dernière nuit en famille.
24 déc. : Départ de Chelles à 7H 25. Adieux à toute la famille. Adieux à Léontine et aux enfants que je ne verrais peut-être plus. Léontine m’accompagne jusqu’au train. Départ et séparation. Je voyage avec Casabois et Hutin, nous prenons un dernier café et ils me souhaitent bon voyage. Je vais voir Sophie et lui faire mes adieux. Je me rends à Latour-Maubourg. J’y rencontre mes collègues Bouget et
Schneider qui partent avec moi. Mr Arceau commandant la section nous reçoit cordialement, on sent à cette réception chaleureuse que nous allons vers l’inconnu.
Nous partons à la gare du Nord d’où nous prenons le train à midi 35 pour Dunkerque. Nous voyageons en 2e classe. Nous traversons des villes et des villages aux alentours desquels il a été construit des tranchées et ou on a fait sauter des ponts. A Méru des dames sur le quai nous donne du café et une branche de gui. Nous arrivons à Calais vers 11H 1/2 du soir et le train ne va pas plus loin. J’entends les cloches des églises annonçant la messe de minuit. Je pense avec tristesse au projet que j’avais fait d’y aller avec René à Versailles. Rêve envolé.
25 déc. : Je passe la nuit dans un wagon de 2e classe. Ma foi, je n’y ai pas chaud. A 7H 35 je prends le train pour Dunkerque où j’arrive vers 10H 1/2. Démarche à l’Intendance et à la Tour Intendance. Nous sommes très bien reçus. Je fais mon possible de rester tout au moins à Dunkerque. J’écris à père pour qu’il fasse son possible avec Mr Pourcelle de me faire rentrer à Paris. Je couche à l’hôtel rue David d’Angers ne voulant pas coucher sur la paille. Ma foi je me repose bien.
26 déc. : Je vais me mettre à la disposition de Mr Henriet officier d’Administration de 2e classe, chevalier de la Légion d’honneur. Le service n’étant pas organisé je ne puis encore rien faire. Espérons que je resterai ici. La ville de Dunkerque grouille de monde, Belges, Anglais, Français. Tout cela grouille, je me demande où ils logent. On y rencontre des soldats de toutes les armes et de tous les pays. C’est évidemment curieux mais je préfèrerais voir les poiriers de mon jardin à Chelles. Je vais l’après-midi faire un tour à Malo-les-Bains qui est la plage de Dunkerque. Villas superbes, hôtels splendides tout cela est transformé en hôpital militaire. La plage est également superbe mais c’est à voir dans un autre moment où l’on a la tranquillité d’esprit. J’y entend très bien le canon, la Belgique étant à 2 pas.
27 déc. : Je change d’hôtel, le premier étant trop cher 3,5F la nuit. Je trouve 12bis place de la Gare une chambre à 2,5F la nuit, c’est moins luxueux mais c’est suffisant. Encore aucune nouvelle de chez moi.
28 déc. : Je fais la connaissance avec Mr Davasse, officier d’Administration qui connait bien Mr Fejard à qui nous écrivons tous les deux. Promenade en ville, j’y vois l’ensemble qui est très intéressant et toutes les heures on entend le carillon, c’est curieux et si on ne voyait pas autant de militaires et si on n’entendait pas quelques bruits ma foi, on se croirait en état de paix. Ordre noue est donné pour le lendemain matin de nous trouver à la gare maritime pour convoyer les cadeaux de Noël sur le front.
29 déc. : A 8H nous sommes réunis à la station magasin, environ 200 hommes, des officiers et 6 adjudants. Nous attendons. Pendant l’attente je fais visite au navire allemands saisi « l’Arturins ». C’est curieux ; je le visite de fond en comble. Il sert maintenant à faire des transports pour nous. Le navire se trouvait à Bordeaux avant la déclaration de guerre. On l’a saisi avec toute la cargaison avant qu’il ne reparte.
On me montre également un énorme voilier allemand saisi également. Il faisait de la contrebande. Il s’appelait « L’Arclos ». Onze heures, on nous renvoie car le champagne qu’on attendait n’est pas arrivé. Le soir on nous réunit à nouveau. Rendez-vous est pris pour le lendemain 7H1/2. Je ne suis pas encore désigné, j’attends.
30 déc. : La journée se passe sans que je sois désigné pour aller en convoi. Combien je regrette les journées que j’aurai passées avec ma famille. Vers 10H grand branle-bas, plusieurs Taube (3) sont sur la ville et font tomber des bombes. Une est tombée près de la gare, j’en ai entendu le bruit, c’est phénoménal. Une bombe est tombée à 50 m du bureau où je travaille, une femme a été tuée. D’autres victimes encore ont eu lieu, on parle d’une quinzaine de morts et de blessés, une trentaine. J’ai vu ces Taube, ma foi c’est sinistre. La ville est en ébullition et tout le monde est consterné.
31 déc. : On ne parle que des bombes de la veille. On forme des convois pour accompagner le champagne sur le front. Je ne suis pas encore pris pour faire ce service. Je reçois 3 lettres de Léontine ensemble.
1 jan. : Aucune lettre et aucune nouvelle de chez moi. Je m’occupe de la distribution du champagne, des cigares pour les hommes. Le soir on le boit et ma foi on passe une bonne soirée. Plusieurs militaires chantent. C’est à la foi gai et patriotique. Il y en a qui sont légèrement ivres. On oublie ses misères. Et quand donc la libération ?
2 jan. : Tout se passe normalement. J’assiste vers midi au convoi d’un des victimes des Taube du 30 déc. Le cercueil est couvert d’un drap tricolore. Un service de militaires en armes l’escorte. C’est à la fois important et triste.
3 jan. : La vie est la mienne. On me désigne pour convoyer mais je ne pars pas. On attend toujours les Taube, mais ils ne viennent pas. Dimanche on travaille toute la journée. Les nouvelles sont toujours semblables. Quoique nous avançons très lentement on avance tout de même. Il arrive des troupes constamment et de toutes les armes. Espérons qu’il va y avoir un grand coup de préparé et que les boches vont trinquer sérieusement.
4 jan. : Toujours même situation on avance un peu. On attend toujours les Taube ou des Zeppelin. Je m’occupe de l’ordinaire des hommes et de la Coop. Je vais à la station Maupassant. Tout est militarisé. Tous les bâtiments sont occupés par des militaires. Je fais un tour de ville, le soir, il y a du monde en grande quantité.
 5 jan. : Rien de nouveau, les Taube ne sont pas venus. Le soir en se couchant on se demande si on se réveillera le lendemain. Mon camarade Schneider qui a été convoyé à Ypres me raconte ce qui se passe par là. La ville est complètement démolie, ou presque. Il parait que des maisons laissent apercevoir encore la table mise, les habitants ayant été surpris pendant leur repas. De l’église, il ne reste presque rien. Il reste à peu près 400 habitants sur je ne sais combien qui y habitaient. J’ai rendu visite à Mr H Coolen, agent au Phénix à Dunkerque.
6 jan. : La matinée jusqu’à 10H 1/2 se passe sans encombre. A partir de 10H 40 des Taube sont signalés. On leur fait la chasse, on entend le canon. Tout le monde est nerveux. On s’attend à la visite de Zeppelin que nous n’avons pas encore vu. Espérons que tout se termine bien. Au rapport on nous lit que 2 compagnies du 80e se sont rendus sans avoir fait leur devoir. Les officiers, à leur retour de captivité, seront traduits en conseil de guerre.
7 jan. : Temps affreux, il pleut continuellement. La circulation est interdite à partir de 7H du soir. Cela est fait en raison des avions ou des Zeppelin dont on attend la visite.
8 jan. : Le temps est meilleur, aussi on s’attend à la visite des Taube. Je suis toujours au bureau. On prépare un détachement pour Steenwerck. Je ne pars pas. Un tank a lancé une bombe à Rosendael. Un enfant aurait été tué, un officier belge blessé.
9 jan. : Rien à signaler, toujours des troupes qui passent. La visite des Taube n’a pas lieu, grâce au mauvais temps.
10 jan. : Dimanche, grande visite des Taube et aviation. C’est vraiment terrible. Je vois une maison dont les vitres tout complètement pulvérisées. Il y a sept Taube qui survolent la ville. J’assiste à leur chasse par les canons et les mitrailleuses. C’est dramatique et émotionnant. Je vois les obus touchant presque les avions et éclater tout près d’eux. On aperçoit également les bombes qu’ils laissent tomber. Quand donc ce cauchemar finira ?
11 jan. : Journée tranquille, il pleut. Le président de la République vient à Dunkerque donner le drapeau aux fusillés marins. Rien de particulier si ce n’est que j’ai beaucoup de travail au bureau.
12 jan. : Pas de nouvelles de chez moi. Je suis toujours ici. A Paris la classe 1888 a été libérée le 2 janvier. Pourquoi suis-je ici ? Je n’ai vraiment pas de chance. Je visite l’après-midi et vois toutes les installations. Les paquebots tels que le Bretagne servant d’ambulance. Je vois un hall qui sert à recevoir les blessés et les éclopés. C’est ma foi, assez bien installé. Tout fonctionne donc à merveille.
13 jan. : Rien de nouveau pour la libération et toujours pas de lettre de chez moi. Pourtant Léontine a été au théâtre pendant que je suis ici à me morfondre. Quand donc mon calvaire finira. Avec cela je ne reçois aucune lettre de chez moi. Léontine peut dire qu’elle me fait endurer de mauvais moments. Les Taube ne sont pas venus aujourd’hui.
14 jan. : Toujours pas de nouvelles de chez moi, c’est désespérant. Vilain temps aujourd’hui. Toujours des troupes qui passent. Les nouvelles sont stationnaires.
15 jan. : Les nouvelles ne sont pas fameuses. Dans la Somme on a reculé un peu, mais cela n’a pas de conséquence, c’est une tractation inévitable. Pas de Taube sur la ville. Le soir je reçois 3 lettres de Léontine, enfin. Je regrette de lui avoir écrit comme je l’ai fait, elle aussi doit regretter sa lettre. Enfin tout va bien, la santé est bonne à la maison et je me porte bien. Tout cela c’est l’essentiel.
16 jan. : On avance un peu en Belgique, mais c’est long.
17 jan. : La vie à Dunkerque est ennuyeuse pour moi. On attend toujours des Taube.
18 jan. : Rien de nouveau à signaler. Je fais porter quelques nouvelles chez moi par un maréchal des logis d’artillerie de passage.
19 jan. : La vie est semblable et passent des troupes et toujours des troupes. Espérons qu’un grand coup se prépare.
20 jan. : Temps affreux, il pleut, il vente continuellement. Je ne verrais pas de Taube aujourd’hui.
21 jan. : Le même temps continue, on est à peu près tranquille.
22 jan. : Grande journée, il arrive plusieurs Taube, 6 environ. Ils jettent des bombes un peu partout. Sur la place de la République tous les carreaux sont cassés. Des victimes, dont je ne connais pads le nombre existent. Je déjeune au son du canon et je puis le dire, je suis très ému.
23 jan. : Encore une visite de Taube, on entend les bombes tomber. Ce pays est tout à fait merveilleux, mais je regrette tout de même Versailles ou Paris. Je n’entends plus parler de ma libération, quand viendra-t-elle ?
24 jan. : Dimanche. Journée comme toutes les autres, je travaille toute la journée. Quoique cela je vais tout de même à St-Pol, voir des combats de coq, mais il n’y en a pas aujourd’hui. Ils ont lieu à Rosendael, mais il est trop tard pour y aller. Le soir, je vais au café des Arcades pour tâcher de voir Védrines ou Pegout. Je ne les vois pas. Ils sont, parait-il, à l’arrière. J’en vois de nombreux. Ce sont des gens décidés et qui font le sacrifice de leur vie. Rien de nouveau pour ma libération.
25 jan. : Lundi, rien de nouveau pour la libération. Attendre. La journée est tranquille, les nouvelles sont stationnaires.
26 jan. : Au rapport de la Place on nous dit que les hommes de 1887 et 1888 devraient être renvoyés immédiatement. Enfin j’espère tout de même. Journée tranquille, on ne voit pas d’avions.
27 jan. : Mr Davasse m’offre à déjeuner. On ne part pas encore. Patience, la libération viendra. Vers 11H du soir on entend un bruit de bombes. Tout le monde descend à la cave, femmes, enfants, c’est vraiment triste et impressionnant. Je passe la nuit tout habillé dans mon lit. Enfin voici le jour, c’est tout de même moins triste et ce jour verra peut-être mon départ pour Paris.
28 jan. :  9H. Rien encore au sujet de notre renvoi. Attendre, toujours attendre. Patience, j’en aurai vu de dures jusqu’au dernier moment. Grande visite encore de Taube, ils sont au moins une dizaine, ils jettent des bombes un peu partout. On passe encore une partie de la nuit dans la cave. Le reste de la nuit se passe sans incidents à partir de 11H, mais quelle nuit. Je la passe encore, tout habillé dans mon lit.
29 jan. : Toujours pas de nouvelles de la libération. Je fais des démarches à la Place à l’Etat-Major à la D.E.S. où l’on me renvoi un peu cavalièrement. Je fais donc du rabiot. Quand donc ce cauchemar finira. La journée, la soirée et la nuit se passe sans visite de Taube. Quoique cela on n’est pas tranquille.
30 jan. : Enfin je reçois 2 lettres de chez moi, une du 23 où Léontine me dit que déjà des soldats sont libérés. Nous sommes le 30 et ici rien de nouveau. C’est désespérant. Attendre, toujours attendre.
31 jan. : Rien de nouveau au sujet de la libération. Les Taube nous laissent tranquille.
1er fév. : Toujours rien pour la libération. Journée relativement belle et tranquille.
2 fév. : Même journée que la précédente.
3 fév. : Rien de nouveau pour la libération. C’est long. A Paris et ailleurs, les classes 1887 et 1888 ont été libérées depuis un mois. Journée tranquille, pas de Taube.
4 fév. : Même journée que la précédente.
5 fév. : Pas de changement.
6 fév. : Rien au sujet de la libération. La classe 1887 va être libérée à condition que les hommes libérables soient remplacés homme par homme.
Je vois de l’Artillerie, des goumiers, des indiens, c’est curieux avec leur coiffure pittoresque. Je vois de canadiens avec leur chapeau de feutre, des anglais, des belges, enfin des militaires de toutes les nations françaises et alliés, sauf des russes bien entendu.
7 fév. : Rien de nouveau, ni pour la libération, ni sur le front, c’est triste et émotionnant.
8 fév. : Je n’entends rien parler au sujet de la libération. Il arrive des militaires pour remplacer ceux de la classe 1887 qui doit être libérée ; mais ils ne partent pas encore. Pas de Taube, ni d’aviateurs.
9 fév. : Pas de changement, ni dans la libération, ni dans les nouvelles du front.
10 fév. : Rien de nouveau. Je vais à Loon-Plage en automobile. Cette localité est située à 10 km de Dunkerque. Ma foi voyage intéressant, on traverse des villages et on est arrêté à chaque. Il y a des gardes partout qui sont montées surtout par des belges. La surveillance est bien faite et sérieuse.
11 fév. : Rien de nouveau pour la libération. La classe 1887 ne part pas encore et pourtant elle est remplacée. Attendre, toujours attendre.
12 fév. : Rien de nouveau. Garros, l’aviateur, est ici avec plusieurs escadrilles. Je crois que la ville est bien gardée maintenant. Le lieutenant Davasse est relevé de ses fonctions d’officier de casernement. Il part en convoi ce soir.
13 fév. : Rien de nouveau. La classe de 1887 ne part pas encore. Pas de Taube sur la ville, on est relativement tranquille. Le temps change, il fait vilain, il pleut, il vente.
14 fév. : Rien de nouveau pour la libération. Ceux de 1887 attendent et se désespèrent. Il fait un temps affreux, vent, pluie. Pas de Taube, bien entendu. Nos aviateurs ont bombardé Ostende et toutes les villes du littoral belge.
 15 fév. : Les Taube ne viennent pas nous voir. Il fait vilain temps. Aujourd’hui arrive mon remplaçant ici. J’espère donc être libéré bientôt. J’attends donc patiemment.
16 fév. : Rien de nouveau. Journée tranquille.
17 fév. : Encore une journée tranquille. Je suis invité par mon officier Mr Henriet à déjeuner l’occasion de mon départ prochain ; c’est flatteur pour moi. L’après-midi je n’entends parler de rien pour mon renvoi. Je vais l’après-midi à la sous-intendance, le sous-intendant m’ayant promis de faire ma feuille de route pour l’après-midi. J’arrive à la sous-intendance et on m’envoie à la D.E.S. J’arrive là et pendant près de deux heures, un officier cherche une circulaire du général de chef qui empêche les mutations. Il ne la trouve du reste pas et me renvoi au lendemain matin. Par contre je vois deux anglais qui se font des feuilles de route sans papiers et sans renseignements on leur fait sur l’heure. Le Français est toujours bien servi.
18 fév. : Je retourne le lendemain matin à la D.E.S. On me dit qu’on a retrouvé les papiers à la S.R. Je vais à la S.R, j’y vois un capitaine Gilbert je crois qui me dit qu’il faut provoquer des ordres supérieurs. Je fais donc une demande que le remets à la sous-intendance tantôt. Le Sous-Intendant parle de cet officier à 4 galons que je connais à Paris. Enfin je lui demande qu’il transmette ma demande. J’espère tout de même en une solution prochaine.
 19 fév. : Rien de nouveau. Journée tranquille. Les Taube nous laissent tranquille. La situation militaire est toujours la même. Il parait que de nombreux anglais vont venir et que nous évacuerions. Ce sont des bruits. Je ne reçois aucune nouvelle de ma mise en route sur Paris. J’envoie une dépêche à Léontine et une à Père pour les tranquilliser. J’écris à Mr Figard, à Mr Pourcelle, à Léontine, à père. Je ne reçois aucune lettre de chez moi depuis 4 jours.
20 fév. : Rien de nouveau pour la libération. Temps passable, pas de visite de Taube. Les 3 hommes de la classe 1887 vont partir.
21 fév. : Temps splendide. Le matin je vais à l’ouvrage ouest conduire un sergent en prison. Cela me permet de voir le parc d’aviation. J’y vois des départs et des arrivées splendides. L’après-midi je retourne en auto voir le parc d’aviation. De nombreux appareils sont là, les uns partent, d’autres reviennent. Ils sont tous blindés et portent leurs bombes. C’est curieux et impressionnant. J’assiste également à un combat de coqs. C’est écœurant, aussi je n’assiste qu’à un seul combat au lieu des 5 annoncés. Les pauvres bêtes s’entretuent elles sont armées d’ergots en acier. Les gens parient sur ces malheureuses bêtes. C’est encore un reste de sauvagerie. Les 3 hommes de la classe 1887 sont renvoyés aujourd’hui. Heureux mortels.
22 fév. : Rien de nouveau pour ma libération. Un Zeppelin a bombardé Calais, peu de dégâts mais 5 victimes.
23 fév. : Rien de nouveau pour ma libération. A 2 heures je rencontre le sous-intendant qui me demande si je vais partir. Il aurait téléphoné à la D.E.S. pour ma mise en route. Attendre, toujours attendre. Les dommages faits par le Zeppelin à Calais ne sont pas graves au point de vue matériel mais il y a cinq victimes civiles.
24 fév. : Je fais une demande à la sous-intendance. Rien de nouveau au sujet de ma libération. J’arrive de la D.E.S d’où l’on dit qu’on ne trouve pas trace de la demande que j’ai faite. Je ne puis voir le sous-intendant. Mon départ est donc encore différé. Quand donc viendra-t-il ?
25 fév. : Rien de nouveau pour ma libération. C’est long, il faut attendre et prendre patience. Le temps est superbe, cela égaie un peu. On me dit que Lille serait évacué par les allemands, si seulement c’était vrai.
26 fév. : Rien encore pour ma libération. Aujourd’hui il fait assez froid. Les Taube et Zeppelin nous laissent tranquille. Il parait que deux Taube en se dirigeant sur Dunkerque ont été chassés par nos avions. Un brigadier venant d’Etaples nous dit qu’on installe à cette gare un centre de ravitaillement pour les anglais. Il parait qu’il va passer 48 trains de troupe par jour. Espérons qu’avec le printemps qui arrive nous aurons le succès de nos armes et la tranquillité dans les familles.
27 fév. : Rien de nouveau pour ma libération. Mon collègue Vaillant qui est arrivé se démarche pour rentrer à Paris. C’est désespérant.
28 fév. : Rien encore. Je vais faire un tour à Malo-les-Bains. Je visite le port, j’y vois de gros canons, les hydravions. Je visite Malo-les-Bains, la plage est splendide, la mer l’immensité. Tout cela est captivant et on ne se lasse pas d’admirer cette étendue. Les mouettes voltigent et planent.
1er mars : Toujours rien de nouveau pour mon renvoi. C’est désespérant car depuis plus de 15 jours j’ai passé mon travail à un sergent. Je ne fais donc plus rien pour ainsi dire. Je me demande pourquoi on préfère me garder ici à ne rien faire, au lieu de me laisser aller près de ma famille qui a besoin de moi.
Temps affreux aujourd’hui, il pleut, il vente ce sont probablement les giboulés de mars qui commencent. Je crois qu’un grand coup se prépare et que nous repousserons bientôt les boches au-delà du Rhin et ce ne sera pas trop tôt.
2 mars : Rien de nouveau pour ma libération. J’attends et il faut toujours attendre. Les nouvelles sont bonnes. Je vois des automobilistes anglaises en tenue correcte mais elles sont affreuses. Il est vrai que nos infirmières que j’ai vues hier en présentant un homme au conseil de réforme ont plutôt des allures légères.
3 mars : Rien de nouveau pour ma libération. Je constate amèrement ce qu’est la vie. J’ai passé mon travail à un individu nommé Lasserre, je l’ai éduqué, je l’ai formé et bien il bat froid avec moi et pourquoi. Je me réserve plus tard de lui dire ce que je pense. J’ai créé un travail, je l’ai organisé, j’ai éduqué ce faux témoin et il veut me le faire au prestige de la barbe et du ton. Je suis convaincu de la considération de mes chefs et cela me suffit. C’est un homme qui faisant partie des armées combattantes s’est infiltré ici et veux se rendre indispensable. C’est honteux, c’est infect. Pendant ce temps-là, moi de la classe 1888, je dessèche ici.
4 mars : Rien de nouveau. Pourtant à la gare on me montre une note officielle ordonnant de me mettre en route immédiatement. Attendre, toujours attendre.
5 mars : Rien de nouveau pour ma libération, pourtant cette note est arrivée à l’Intendance. Attendre, toujours attendre.

C’est ainsi qu’au 5 mars se termine la rédaction du second carnet de guerre de mon grand-père.
Il a probablement appris la bonne nouvelle de sa libération le 6 mars car son livret militaire stipule 

« renvoyé dans ses foyers le 8 mars 1915 ».